Interviews

Emission TV Néerlandaise mars 2011 | Tra Noi avril 2010 | Tra Noi décembre 2007

Interview Vrije Geluiden (émission TV Néerlandaise) mars 2011

Lors de leur tournée néerlandaise Huil, klaag, bid en bemin avec le Nederlands Blazers Ensemble, A Filetta était invitée par la chaîne de télévision VPRO.
Après avoir chanté avec A Filetta quatre chants exclusivement pour l´émission Vrije Geluiden, Jean-Claude Acquaviva s’assoit à la table avec  Melchior Huurdeman pour une petite interview.

M. H.:  Bonjour, bienvenu.
J.-C. A.:  Merci.

M.H.:  C’est incroyable, incroyable…
J.-C. A.:  Merci beaucoup.

M.H:  Et c’est très physique aussi. C’est pourquoi?
J.-C. A:  Bon, d’abord, le fait de chanter a cappella, sans instruments, nécessite une concentration, et puis, c’est un chant qui effectivement est très physique parce qu’il y a beaucoup d’engagement, parce qu’on est obligé d’être complètement dans le chant, d’être complètement  à l’écoute des autres, parce que comme c’est un chant qui généralement n’est pas mesuré, qui est assez libre, iI faut en même temps donner beaucoup et être très très à l’écoute. C’est fatigant physiquement et nerveusement.

M.H.:  Ah oui. Mais  est-ce qu’il y a un chef d’équipe ou…
J.-C. A.:  Non, non, il n’y a pas de chef de chœur, il n’y a pas de directeur. Dans le groupe, je suis compositeur, mais sinon, il n’y a pas, au moment de l’exécution, de l’interprétation… on n’est pas dans une logique d’ensemble de musique classique, pour lequel il y a évidemment besoin d’un chef, d’un directeur. Nous, notre chant ne peut pas fonctionner de cette façon. Il nécessite donc la concentration, l’écoute et l’engagement de tous.

M.H.:  Ah oui, C’est démocratique.
J.-C. A.:  Absolument.

M.H.:  La première chanson, composition, c’était une paghjella?
J.-C. A.:  Oui.

M.H.:  Qu’est-ce que c’est, une paghjella?
J.-C. A.:  Alors, le premier chant, c’était la paghjella. C’était vraiment le chant traditionnel, le plus spécifique que nous ayons en Corse. C’est un chant à trois voix, et au fait, c’est ce chant qui a généré je dirais toute notre tradition orale polyphonique, qui est bâtie sur ce modèle à trois voix. C’est aussi le chant qui est le plus ancien, le plus archaïque dont d’ailleurs on ne connaît pas précisément l’origine.

M.H.:  Mais c’est trois régistres ou non?
J.-C. A.:  C’est ça. C’est un chant toujours à trois voix, vous avez ce qu’on appelle a segunda, la première voix qui débute le chant. Vous avez ensuite u bassu qui est la voix de basse qui soutient, qui pose les basses harmoniques en quelque sorte. Et puis vous avez la troisième voix, a terza, c’est celle qui entre chronologiquement après les autres et qui embellit le chant de ses mélismes, de ses ornementations.

M.H.:  Et cette musique a trouvé une nouvelle fonction sociale?
J.-C. A.:  Absolument. C’est une musique qui a failli disparaître, puisque c’était une musique qui était le reflet des campagnes, du monde paysan de l’intérieur de l’île. Et puis, avec les deux guerres mondiales, et notamment la première guerre mondiale, l’intérieur de l’île, le centre de l’île, s’est beaucoup dépeuplé. Parce que beaucoup d’hommes sont partis à la guerre, ne sont pas revenus, d’autres ont fait carrière dans l’empire français. Et donc, il y a eu un dépeuplement des campagnes qui a fait que ce chant s’est presque perdu. Et puis, autour des années 70, il y a eu une volonté de se le réapproprier, de le diffuser à nouveau, et c’est un chant qui dès lors a trouvé effectivement une nouvelle fonction sociale. Il est un petit peu le chant emblématique de toute une génération, dont on dit celle des années 70, qui est la génération qui a revendiqué à nouveau une identité pour la Corse, le respect d’une langue, la possibilité de prendre des décisions chez nous en Corse et cetera. Et effectivement, il est devenu à nouveau le chant partagé par tous ceux qui faisaient partie de cet élan identitaire.

M.H.: OK.  C’est déjà 33 ans A Filetta, des belles années?
J.-C. A.:  Ça a été de très très belles années. On dit souvent, nous, on vit une aventure exceptionnelle. Parce qu’on est un vieux groupe qui continue à être très soudé. On est très liés les uns aux autres, et on est un groupe, nous disons souvent, qui a eu la chance de vivre cette aventure, c’est ce que nous disons souvent en concert. On dit: une aventure de laquelle sont exclus le rapport économique, le rapport hiérarchique et le rapport de force. Et dans notre monde il n’y a plus beaucoup d’endroits où cela existe.

M.H.: Et vraiment copains, l’ensemble?
J.-C. A.:  Absolument.

M.H.:  Merci bien.
J.-C. A:  Merci.

M.H.:  Je vous en prie. Et beaucoup de succès avec le Nederlands Blazers Ensemble et Ernst Reijseger.
J.-C. A:  J’espère aussi.
M.H.: Merci et au revoir.

Interview avril 2010, Hasselt

En Nouvelle Callédonië

Nous écrivons en ce 2 avril 2010, après un superbe concert d´A filetta et après avoir soupé avec eux au restaurant du théâtre d´Hasselt, en Belgique.

Tra Noi aime faire les choses autrement, et sachant que la plupart du temps c´est Jean-Claude qui répond aux interviews et que les autres se contentent d´acquiescer de temps à autre, nous avons posé une question à chaque membre d´A Filetta.

La soupe est servie, José qui est assis en face de nous peut ouvrir le bal.
Tra Noi: Quel est l´endroit le plus particulier où vous vous êtes produits, penses à une église, un théâtre, en plein air ?
José donne sa réponse sans hésiter un seul instant: “Nouvelle-Calédonie, en mai 2009 (A Filetta était alors invité par un groupe musical de Nouvelle-Calédonie qui était autrefois venu aux Rencontres de Calvi, red.), nous étions là à l´occasion du vingtième anniversaire de la mort de Jean-Marie Tjibaou (politicien et militant pour l´indépendance, qui fut assassiné avec son compagnon Yeiwene Yeiwene le 4 mai 1989 red.)

Nous avons été reçus par une tribu, et vécu une semaine avec eux comme des membres á part entière de la tribu, nous dormions tous les dix dans une hutte, l´ambiance était très décontractée, loin de la civilisation, pas de téléphone, pas d´ordinateur, simple, agréable. La transition avec le concert de Dublin tout de suite derrière fut immense, un choc de culture.

Maxime est curieux met essaye de lire sur notre calepin quelle sera sa question.
De quelle collaboration retiens-tu de chaleureux souvenirs, et qu´est ce qui rend cette collaboration si spéciale ?
L´un des autres suggère quelque chose de “tendres souvenirs”, une allusion interne que nous ne relevons pas pour ne pas mettre quelqu´un mal à l´aise.
Maxime: “tu veux dire un souvenir pour moi, ou pour le groupe ?”
Tra Noi: “pour toi personnellement mais avec le groupe.”
Maxime répond instantanément: “Bruno Coulais, nous avons travaillé intensément, cela donne un clic, il faut être alors ouvert à l´autre, et c´est aussi ce qui se passe, cela est nécessaire pour obtenir une bonne collaboration.
Dans le cas de Bruno, une amitié est née, il est même le parrain de ma fille.”

Nous avons demandé à Paul:
Quel est l´endroit le plus bizarre où vous vous êtes produits ?
Paul réfléchit avant de donner sa réponse: “c´était sur une piste de cirque au Palais du Nikaïa.
C´était pour la collaboration avec Orlando Forioso, Bruno Coulais et le cirque “Gruss”, pour la représentation de Lucio, le rêve de l’âne d’or.” Jean-Claude et Valérie aquièscent. (ce ‘cirque/opera’,  Lucio, le rêve de l’âne d’or, a été produit 2 fois les 2 et 3 juillet 2007, red)

Entre la soupe et le plat principal, nous nous tournons vers Jean.
Tra Noi: Si tu devais choisir un chant d´A Filetta, quel chant aimerais-tu chanter ?
Jean répond directement: “Médée!”
Tra Noi: “pas un CD, un chant.”
Jean: “U Casticu, je trouve tous les albums que nous avons faits beaux, mais Médée c´est l´apothéose, les chants apportent l´harmonie, telle que nous pouvons entrer en transe en chantant…
Médée représente le passé, le présent et le futur.”

“U Casticu” (extrait de Medea) – Intantu

Volubilis

C´est le tour de Jean-Luc et nous lui demandons:
Quelle est la situation la plus bizarre que tu ais vécue avec A Filetta ?
Avant que Jean-Luc puisse répondre Jean raconte un événement hilarant arrivé pendant un séjour en Suède, mais c´est plus une histoire de comptoir qui a pour ingrédients: bougies, cheveux et claque, ils sont tous morts de rire maintenant qu´ils y repensent.
Jean-Luc réfléchit profondément à la question, après diverses anecdotes qu´il semble passer en revue dans sa tête, il répond finalement: “au Maroc nous avons vécu quelque chose de bizarre, nous nous produisions à Volubilis (une vieille cité Romaine retrouvée, red), pendant le concert, l´armée était présente pour la sécurité de tous, les militaires de faction étaient plus occupés à écouter la retransmission d´un match de football à la radio, nous pouvions, tout en chantant, entendre le match et les commentaires des militaires. C´était plutôt dérangeant.

Une autre expérience spéciale fut le concert en Norvège, pendant l´été, nous nous produisions à minuit, et il faisait tout simplement jour, très spécial.”

Les assiettes sont vides, toutes les frites mangées, et nous posons la question suivante à Ceccè:
Qu´est-ce qui te motive à rester avec A Filetta, à toujours être sur les routes, souvent loin de ta famille ?
Ceccè répond avec beaucoup d´assurance dans sa voix: “Passion. Passion pour A Filetta, passion de chanter, pour l´ambiance au sein du groupe, pour les voyages, tout ce qui fait la vie d´A Filetta. C´est parfois difficile, quand je suis loin de ma famille, mais être avec A Filetta facilite les choses.”

Valérie doit, elle aussi, répondre à l´une de nos questions:
Raconte nous et décrit nous la journée idéale d´A Filetta le jour d´un concert.
Valérie commence à rigoler: “ce n´est surtout pas le premier jour d´une tournée … mais ensuite…”
Nous la guidons pour répondre à la question, ce qui la soulage, en lui demandant ce qu´elle fait pendant une journée de concert.
Valérie: “Le plus gros travail est dans la préparation, en fait je n´ai plus grand chose à faire lorsque nous sommes en tournée, il arrive très rarement que je doive régler quelque chose à la dernière minute.
Ma journée idéale est celle où il y a peu de distance à parcourir entre les villes où nous nous produisons, tranquillement, visiter la ville où nous sommes, mais aussi prendre le temps de faire le travail que j´ai emmené avec moi.
Voilà, c´est ma journée idéale.”

Au café, nous posons la dernière question à Jean-Claude.
Où aimerais-tu te produire avec A Filetta, penses illimité, l´Acropolis, Vlieland, le Pôle Nord, la lune…
Nous voyons Jean-Claude partir en voyage dans ses pensées :
“Un ancien théâtre Grec, et y présenter Médée. J´aimerais me produire là où la nature est encore sauvage comme en Patagonie, au Groenland, aux pôles Nord ou Sud, où précisément cela n´a pas d´importance (entre-temps nous assistons à l´imitation de pingouins applaudissant). Le désert, bien que ce soit si chaud, je préfère des destinations plus froides.
On peut toujours rêver.”

Malgré la fatigue, ils veulent bien se soumettre à notre requête de prendre une position de mêlée, je suis entourée par les sept chanteurs et prend quelques photos.

Après l’interview à Hasselt


C´est déjà l´heure de partir, de bien dormir, de faire de beaux rêves…

Interview décembre 2007, Utrecht

C’est vendredi 16 decembre et Tra Noi assiste au concert d’A Filetta, à l’église St. Pierre d’Utrecht.
Pendent la tournée d’A Filetta aux Pays-Bas, Laurent a l’honneur de lire les textes de Jean-Claude en Néerlandais pour introduire les chansons. L’église est complète, et les hommes arrivent.
Tout est silencieux, comme si nous ne pouvions plus respirer.
Les premiers sons tiennent leur promesse, c’est superbe. Ils chantent plusieurs chansons qui figureront sur le nouvel album de 2008, des chants de Medée, du Requiem, des films Liberata et Himalaya.
L’accoustique est excellente, et le public touché. A Filetta a trouvé sa place.
Après une ovation ils reviennent pour une dernière chanson.

Nous aidons Valèrie pour la vente de CD, c’est beau de voir l’enthousiasme du public et pour beaucoup un CD n’est pas suffisant. Ce qu’il a entendu, il veut le retenir. Après que le groupe ait discuté avec plusieurs fans, nous allons au restaurant. Et là, sur la jolie place de l’église St.Pierre, Suzan demande à A Filetta de bien vouloir chanter Sub Tuum.
José et Maxime qui marchaient en tête sont rappelés, il fait froid, les hommes se mettent en cercle et sortent les oreilles du bonnet. C’est un moment magique, là sur cette place, dans le froid,  c’est sublime ! Quel cadeau ! Après nous crions: “MANGER !” et nous nous mettons en route.
Maxime a le plan en main et nous guide, Paul et Ceccè s’amusent et essayent de retenir les cyclistes qui passent, le reste du groupe discute. L’ambiance est decontractée, ce fut un beau concert.
Au restaurant nous commandons beacoup de pizzas “A Filetta” avec une bière en nous commençons l’interview.
Laurent et Jean-Claude accoudés l’un à l’autre entament la discussion. Les uns écoutent, et les autres discutent entre eux.

La première question est de Christina. Cela concerne la juste traduction d’un texte (Christina retranscrit les textes en poèsie Neérlandaise. Il s’agit du chant “Caracolu di brame” d’Intantu).
Jean-Claude s’assoit et donne sa traduction.

Pour lui aussi c’est difficile et il a recourt a ses mains pour s’expliquer.
Jean-Claude: “Il est difficile à traduire. Ce texte est à l’origine ecrit en Corse, par mon frère Marcellu”.
Le Corse est une langue tres imagée et quand tu la traduis en Français tu perds quelquefois les effets recherchés.

Tra Noi: Quels sont les poètes préférés de Jean-Claude ?
Jean-Claude: Borgès, René Char, Aragon et Primo Levi sont les poètes que je cite le plus. Au grand plaisir de Christina, Pessoa et Paul Eluard figurent aussi sur la liste.

Tra Noi: La polyphonie est-elle reservée aux hommes ?
Jean-Claude : La polyphonie se pratiquait à l’époque des travaux dans les champs. Du fait les hommes chantaient entre eux parce qu’ils travaillaient entre eux. Pourquoi n’y a t-il pas de polyphonie mixte c’est parce qu’esthétiquement, son architecture est telle que si tu mêles des voix de tessitures différentes, tu annules les effets harmoniques.
Si tu fais chanter ensemble des hommes et des femmes, ils ne chantent pas dans les mêmes registres. Tu élargis donc les registres, le spectre et tu n’obtiens plus du tout le même son.
Naturellement les hommes chantaient ensemble, les femmes chantaient ensemble mais pas en polyphonie tout simplement parce qu’il est difficile de trouver un espacement des voix suffisament important. Généralement il est difficile de trouver soit des basses ou des voix qui montent suffisament. C’est un problème de tessiture. Si les hommes et les femmes ne chantent pas ensemble, c’est donc lié à l’organisation même de la société, une explication purement esthétique et musicale. Cependant dans les 20 à 30 dernières années, il y a des groupes d’hommes et de femmes qui ont composé mais à la fin ils ne chantent pas de la même façon. Ce n’est pas une explication scientifique mais ce sont des éléments suffisants qui peuvent justifier pourquoi cela n’existe pas.

Tra Noi: Comment s’effectue la création d’un programme pour une tournée ? Qui décide d’inclure tel ou tel chant ?
Jean-Claude: Cela dépend de beaucoup de choses. On en discute ensemble. Très souvent c’est lié aux nouveautés, à ce que l’on a envie de chanter, à l’équilibre du programme.
Pour donner un exemple concret, sur le programme de la tournée Néerlandaise, on a intégré un certain nombre de chants du nouvel album que l’on enregistrera en janvier. Cela permet de les rôder mais aussi de les faire mûrir. De la création à la maturité, il y a beaucoup de travail.

Tra Noi: Avez-vous des endroits préférés pour chanter ? Y a t’il une salle où vous voudriez retourner ?
Jean-Claude : Pas spécialement. On aime beaucoup certaines acoustiques. Certaines acoustiques sont plus adaptées à ce que l’on fait. On n’aime pas trop les grandes salles car notre chant est plus intimiste et on a besoin de le faire porter par une sono puissante. Ce n’est plus en rapport avec ce que l’on fait.
On n’aime pas non plus chanter dans de grandes églises. Il y a un son qui tourne et cela porte à confusion. Pour nous, la salle idéale : c’est une église de 300 à 400 places, ou encore une petite salle avec une bonne sono. A ce moment là, tu as une bonne relation avec le public qui n’est pas altérée.

Tra Noi: Beaucoup de gens sont très attirés par A Filetta, son harmonie, sa passion, sa superbe musique, ses textes.Pour moi (Suzan), vous êtes 7 anges. Ce que vous faîtes est bon pour le coeur, ça vous touche, ça vous embrasse. Comment est-ce que d’être adulé et de pourtant rester simple Corse ?
Jean-Claude: Alors d’abord ça nous fait plaisir qu’elle est cette vision de nous. Il faut qu’elle sache que cette vision n’est, pour nous, en aucun cas, une volonté de construire cette image. A ce propos, je citerais André Malraux : « L’homme n’est ni ange ni bête. A vouloir faire l’ange, il fait la bête. »
Ce qui est important pour nous, c’est 2 choses :
1 C’est d’être toujours critique envers nous-même. Le jour où l’on commencera à dire : « ce que    l’on fait c’est bien », là, ça sera terminé. Ca veut dire que l’on commencera à dégringoler.             Notre démarche c’est le recherche perpétuelle d’un équilibre que l’on sait que l’on n’atteindra jamais mais l’important c’est de le chercher.
2 C’est de toujours rester humble. Nous sommes pleinement conscients que sans celui qui nous écoute, on est absolument rien. C’est une certitude. Parce que nous avons un chant qui n’a de sens que pour être entendu. Nous sommes intimement persuadés qu’un collectif ça existe, qu’une façon de penser les choses les uns avec les autres, les uns par les autres, les uns face aux autres. C’est la façon dont fonctionne notre musique. C’est cette image là si tu veux que nous sommes content de montrer. Et cela n’est possible que si tu as des gens qui nous suivent et qui nous permettent de vivre cette aventure de laquelle sont exclus le rapport économique, le rapport hierarchique. Et ça, dans notre monde actuel, cela n’existe plus nulle part. Quelques fois les gens disent : « oui, mais le rapport économique forcément que vous le vivez puisque vous vendez des concerts, des disques… ». Je le reconnais. Mais nous avons eu la chance de trouver un public qui nous suit et nous ne sommes pas obligés de faire de concession sur le plan artistique. Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans une situation de dire : « bon, allez, il faut qu’on s’arrange un peu, qu’on fasse un truc qui va bien fonctionner. » Ce que l’on fait, on le fait. C’est difficile. Ce n’est pas toujours facile à faire entendre, à faire écouter et pourtant on a un public. Et que grâce à ce public, et parce qu’il y a des gens comme vous, que l’on peut continuer. A partir de là, tu ne peux être qu’humble.

Tra Noi: A la fin de la dernière présentation que fait Laurent, il annonce qu’il y aura la possibilité d’acheter des CD à la fin du concert. Cela a fait beaucoup rire la salle. Comment l’avez-vous vécu ?
Jean-Claude: Hier déjà, les gens ont rit. On y a repensé et on pense qu’ils ont du rire parce que cela venait à la suite de la dernière introduction. « Ca nous a aussi fait rire, tout simplement.
A ce propos, on a reçu cette année, à Calvi pour les rencontres, Giovanna Marini. Une chanteuse populaire Italienne qui a fait un travail fantastique sur les voix. C´est une dame qui a entre 65/70 ans. Elle fait ses concerts avec 3 autres chanteuses. Pendant les concerts, elle parle et amuse beaucoup le public. Et  à la fin des concerts, elle dit : « voilà, je vais vous expliquer. Nous, on fait des CD et les maisons de production les fabriquent mais ne veulent pas les vendre. Alors nos CD prennent de la poussière, on est obligé de les nettoyer. Alors pour ne plus avoir à le faire, on vend nos disques nous-même ». Alors elle va dans les coulisses. Et elle revient avec des cartons de CD. Elle se met au-devant de la scène, et elle les vend. Son agent dit que depuis qu’elle fait ça, elle vend des quantités de disques incroyables.
Nous, il est exclu qu’on fasse la même chose. On n’oserait jamais le faire. On en rit beaucoup parce que sur cette tournée, c’est la seule où l’on annonce que l’on vend des cd’s. Jamais, jamais avant on l’avait fait. Pour en revenir à ta question, on en a beaucoup ri mais cela ne nous a pas gêné.
Maxime: Tu disais : « … l’altruisme, et le don de soi, il y a des disques à acheter à la fin du concert» Et tout ça sur le même ton. C’était poètique (rires)
Suzan: C’était vraiment marrant, et ça a porté ses fruits.

Tra Noi: Après bientôt 30 ans d’existence, ressentez-vous quelques fois que la passion s’amoindrit ? Que faîtes-vous pour rarviver la flamme ?
Jean-Claude: Ecoute, honnêtement, nous n’avons pas l’impression que la passion s’estompe. Sans doute cela arrivera un jour mais jusqu’ici nous ne l’avons pas encore ressenti. Sans doute parce que l’on fait extrémement de choses différentes.
Ce qui est important, pour un groupe comme le notre, c’est de ne pas avoir un plan de carrière. On est toujours resté ouvert aux autres, sur leurs capacités à nous proposer des choses et vice-versa. Cela nous fait avancer chaque fois, cela nous enrichit.
C’est ce qui s’est passé avec Bruno Coulais quand on a commencé à faire de la musique de film. Depuis nous en avons fait beaucoup. Nous avons rencontré beaucoup de musiciens. C’est d’ailleurs avec l’un d’eux que nous avons fait le Requiem. Nous avons présenté Bruno Coulais à Orlando Forioso, metteur en scène Napolitain, et depuis ils ont fait beaucoup de choses ensemble.
Ce n’est pas une fuite en avant. Cela se fait très naturellement. En fait, on a sans cesse un sentiment de nouveau, d’inédit.

Tra Noi: Christina voudrait que Jean-Claude décrive A Filetta en 1 mot.
Jean-Claude: Alors … (Jean-Claude s’interrompt, réflèchit, rigole, veut reprendre sa phrase mais Christina est stricte et lui dit “1 mot”). Un mot… Ca veut dire que je bavarde trop…
Laurent: C’est plutôt parce que nous avons beaucoup de questions et que si nous les posons toutes, nous y sommes jusqu’au petit-déjeuner.
Suzan: Un mot pour décrire A Filetta, ce serait …A Filetta ?
Jean-Claude: Ce sont deux mots. Un mot …(Jean-Claude regarde très concentré), un mot … ce serait … (nous rions), ce serait … (nous rions à nouveau), un mot qui doit ouvrir à d’autres choses, parce qu’un mot c’est trop difficile.
Je pense que, selon moi, il y ait une chose primordiale … (nous rions encore)
Christina:  Non, un mot!
Jean-Claude: Un mot … (nous rions), un mot, je dirais SINCERITE, parce que c’est un mot qui couvre plusieurs aspects.
Suzan: Un mot n’est pas suffisant.
Jean-Claude: (soulagé) voilà, absolument.

Tra Noi: Ce qui nous manque en tant que fans d’A Filetta c’est un DVD Live. Est-ce dans les plans ?
Jean-Claude:  On y a déjà pensé mais pas spécifiquement pour un concert général. Il y a un certain nombre de répertoires qui gagneraient à être enregistré Live. Par exemple : les choeurs de Medée. On se dit maintenant qu’on aurait du le les faire en Live et peut-être en DVD. Parce que cela aurait eu une sincérité plus importante.
Quand on a enregistré Médée, on s’est focalisé sur un certains nombres de choses et à l’arrivée on se rend compte que ce n’est pas l’essentiel. Et le CD ne rend pas ce qu’il aurait pu donner en Live.
Pour revenir à ta question, on y pense de plus en plus.On sait aussi que le CD, c’est quelque chose de beaucoup plus froid. Dans notre façon de chanter, il y a des choses qui parlent plus lorsque l’on écoute un disque. Mais on se pose la question : Est-ce qu’avec un DVD, le concert est-il le même qu’en concert ? Je n’en suis pas si persuadé.

Tra Noi: Sans aucune limite, quel serait le rêve le plus fou que vous souhaiteriez réaliser ?
Jean-Claude : Je ne sais pas si je ferais un voeu pour A Filetta. Je ferais un voeu pour la planète. Cela peut paraître prétentieux mais je dis que le voeu que je formulerais : c’est que notre façon de fonctionner en groupe, dans la musique, c’est qu’elle puisse servir d’exemple.
Ce que je veux dire c’est que j’aimerais voir dans notre société un respect mutuel mais aussi une complémentarité, une solidarité, qu’on ait besoin des uns et des autres, que l’on soit les uns par les autres, que cette façon de fonctionner puisse se retrouver ailleurs dans la société.
C’est à mon sens ce que l’on a de plus cher à donner.

Tra Noi: Une question à propos du groupe en lui-même, sur sa complémentarité, sa solidarité, comment l’expliques-tu ?
Jean-Claude: C’est tout simple. Si tu veux, A Filetta ne s’est pas constitué que sur des éléments esthétiques, musicaux ou artistiques. La création du groupe remonte à 1978. Petit à petit les gens qui ont intégré le groupe, sont des gens qui ont cotoyé pendant quelques temps le groupe. Il y avait une sorte de période d’approche si l’on peut dire, et à un moment donné ils ont intégré la structure. C’est-à-dire qu’ils ont fait l’expérience de la proximité sentimentale et philosophique.
Du groupe d’origine, il n’y a que Jean et moi. Après Paul est venu. Il était au lycee avec moi. On se connaissait mais il ne chantait pas. Il était lui-même ami d’un de mes amis d’ecole qui aimait chanter.  Petit à petit, il a intégré le groupe. On s’est trouvé des envies communes, le fait de vouloir construire ensemble. Si tu prends les autres, c’est exactement la même chose. José s’occupait avec l’un des fondateurs d’A Filetta d’une école de chant à l’Ile Rousse. Au bout d’un moment, il a naturellement intégré le groupe. Maxime, c’est la même chose. Il chantait beaucoup de messes, dans les confréries. Et à un moment donné, il y a eu une sorte d’osmose qui s’est faite et il est entré dans le groupe.
Jean-Luc, c’est pareil. Quand il était tout petit, il venait à des ateliers de chant. Il est venu chanter 2/3 fois avec nous pour Passionne, pour ce que l’on faisait à Calvi. Naturellement il a intégré le groupe. Céccé, mon neveu, il y a la proximité familiale mai aussi le fait qu’on a fait un concert à Calvi, où l’on avait intégré d’autres chanteurs. Il a répété et chanté avec nous.

Entre temps les pizzas, desserts et les cafés sont consommés, nous aimerions poser nos questions jusqu’au petit-déjeuner, mais la réalité veut que les “hommes” partent demain pour Anvers, et vu qu’il est minuit nous nous disons au revoir.